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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 14:56
En 2007, paraît le troisième et dernier opus de la trilogie que Sallis a consacrée à John Turner. Il s’intitule Salt River et ne change pas de nom en traversant l’Atlantique trois ans plus tard, traduit par Isabelle Maillet. Le titre reste anglais peut-être pour répondre à une certaine mode, une tendance, mais aussi parce que l’atmosphère de la série, l’atmosphère musicale, baigne dans la bluegrass et que le titre choisi correspond à un morceau du genre.
 
Deux ans se sont écoulés depuis l’aventure précédente. John Turner a franchi le cap auquel il avait résisté jusque là, il est devenu shérif à la suite de Lonnie Bates, Don Lee, puis de J.T. Burke, sa fille, repartie à Seattle.
Alors qu’il échange avec Doc Oldham sur un banc de la rue principal, une voiture vient s’encastrer dans la Salt River (Gallimard, 2007)façade de l’hôtel de ville. Les premiers secours portés, le chauffeur se révèle être Billy, le fils de Lonnie Bates, disparu depuis plusieurs mois. Son retour en ville se solde par un transport jusqu’à l’hôpital, aux soins intensifs. La voiture que conduisait Billy appartenait à une vieille femme pour laquelle il a travaillé quelques temps, une vieille femme qui est retrouvé par Turner quelques jours plus tard alors qu’elle vient de subir une agression. Il n’a pas pu s’y rendre plus tôt, pris qu’il est désormais par les problèmes quotidiens de sa ville, un chien qui aboie trop fort, les tempêtes qui se succèdent et démolissent un peu plus la ville, Eldon qui débarque et se cache, soupçonné d’un meurtre dont il ne peut jurer n’être pas l’auteur, un ami d’Isaiah Stillman dont ce dernier aimerait connaître les circonstances exactes de l’assassinat…
Turner ne peut plus vivre cette vie qu’il s’était choisi, isolé dans sa cabane à l’orée d’un bois, non loin d’un lac. Il ne peut plus savourer que rarement cet état contemplatif qu’il recherchait, qu’il avait fait sien. Le quotidien l’occupe, les souvenirs remontent, notamment ceux de ses échanges avec celui qui l’a formé à la psychologie, Cyril Fullerton.
Le passé, […] c’est comme la pesanteur. Il te maintient sur la terre ferme mais il n’arrête pas de te tirer vers le bas, d’essayer comme la terre elle-même, de te revendiquer.
Turner avance, ou se maintient debout, alors qu’autour de lui le vide s’étend. Que sa propre histoire l’envahit, le submerge.
Tout comme les nations, les individus en arrivent toujours à se laisser gouverner par l’autonarration – des récits étoffés par l’échec autant que par la réussite et qui, avec le temps, durcissent jusqu’à former des images qu’ils pensent inattaquables. […] La narration est devenue un objectif en soi, qu’il faut se réapproprier à tout prix.
 
Une nouvelle onde de choc frappe le narrateur et personnage principal. Une onde de choc qui le secoue alors qu’il ne s’est pas remis des précédentes, qu’il tente toujours de faire son deuil. Alors qu’il observe cette ville où il a élu domicile se déliter, s’écrouler.
Et tout cela, avec le style remarquable de Sallis, au rythme d’une musique d’un autre temps, renaissant sans cesse, au gré des décennies et des musiciens.
 
Après John Turner, James Sallis nous offre un roman isolé, d’un seul tenant, puis revient voir du côté de son héro sans nom, le Chauffeur.
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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 14:27
En 2005 paraît le deuxième opus de la trilogie John Turner, Cripple Creek. Il nous parvient deux ans plus tard, traduit par Stéphanie Estournet et Sean Seago. Toujours sous le même titre énigmatique, où il est question de crique abîmée ou peut-être de musique… Et c’est en effet, au son de la guitare ou du banjo, une certaine destruction qui va s’installer dans ce livre singulier.
 
John Turner, après avoir été sollicité par le shérif Lonnie Bates lors du premier opus,  Bois Mort, est devenu l’adjoint de Don Lee, l’ancien adjoint de Bates, devenu lui-même shérif. Lonnie Bates ne s’est pas totalement remis de l’aventure précédente et retarde son retour, s’organisant une autre vie.
Alors qu’il revient d’avoir conduit en prison un homme recherché, Turner apprend de Don Lee qu’il a arrêté un Cripple Creek (Gallimard, 2005)chauffard dont le coffre contenait 200 000 dollars en liquide. L’homme est dans une cellule du commissariat en attendant un éventuel transfert. Le transfert n’aura pas lien car John Turner en débarquant le lendemain matin constate qu’un commando est venu délivrer le suspect laissant sur le carreau la secrétaire, June, fille de Lonnie Bates, et le shérif Don Lee. Turner part alors pour Memphis mener l’enquête sur le suspect dans cette ville où il a été flic, dans une autre vie. Sa manière de suivre une piste est pour le moins expéditive et il manque d’y passer lui-même, sauvé in extremis par une femme à sa recherche depuis quelques jours.
Une fois, cette première partie achevée, Turner regagne son patelin isolé, sa cabane encore plus isolée, avec à sa suite cette femme, J.T. Burke, qui lui a sauvé la vie, qui voulait le trouver et qui n’est autre que sa fille. Le rythme se fait alors plus paisible, contemplatif… Mais une certaine incertitude s’installe, le bois qui borde la maison de Turner devient inquiétant, paraissant abriter une vie inhabituelle.
L’onde de choc des premières pages se prépare.
 
C’est un roman étonnant que nous offre James Sallis. Un roman où passées les premières pages et l’expédition de Turner à Memphis, il ne se passe plus grand-chose, où les petits riens constituent l’essentiel. Les échanges avec les uns et les autres deviennent le cœur du roman. J.T., la fille retrouvée, Val, l’amante en plein questionnement, Doc Oldham, le docteur danseur de claquettes, Eldon, le musicien sevré, Nathan, le voisin ermite, et Isaiah Stillman, un nouveau venu, emplissent la contemplation de John Turner. Il ne semble plus rien se passer mais les alentours deviennent hantés et le choix de Miss Emily, une opossum, de s’installer dans la cabane de Turner, confirment qu’essayer de tout comprendre, de tout maîtriser, est vain.
Bien souvent, il n’y a pas de bonne réponse, pas de solution […]. On veut toujours qu’il y en ait une. On a besoin d’y croire.
Tout étant trop calme, on en vient à redouter les dernières pages, espérant que rien ne viendra gâcher un certain équilibre, même si quelques changements surviennent, que l’inquiétude que l’on ressent est juste une part de l’imagination du narrateur et personnage central…
Comment se fait-il que, si souvent, nous ne commencions à identifier quelque chose – à en éprouver le désir, et à comprendre son caractère unique – qu’au moment où elle change irrévocablement et nous échappe ?
Quelques corps tombent, succombent, frappant Turner. Mais la guitare et le banjo accompagnent ses réflexions, égrainant les notes d’une bluegrass déjà évoquée lors du premier opus, une bluegrass qui pourrait avoir inspiré son titre au roman.
 
Deux ans plus tard, la trilogie s’achève avec  Salt River.
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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 16:50

En 2008, l’année suivant la sortie de  Garden of love et son succès, valant une reconnaissance méritée à son auteur, Marcus Malte revient à la novela, cette forme de roman court qu’il a déjà, à plusieurs reprises, exploré. Ça s’appelle Poser ma besace à Besac et est édité par Aéropage.

Un homme revient à Besançon, trente ans après. Trente ans après sa fuite, un départ pour le moins précipité. Poser ma besace à Besac (Aéropage, 2008)Trente ans après une sale histoire, une histoire qui n’avait pas été celle qu’il attendait. Il revient dans cette ville où certaines frontières existent toujours, ces frontières qu’il avait tenté de franchir. Il revient parce que son neveu, le fils de sa sœur, a disparu. Peut-être la même histoire que la sienne, une histoire qui, de toute façon, fera écho à la sienne. C’est le passé qu’il retrouve en même temps que le présent, une partie de son passé, pas forcément la partie qu’il a fui.

Il retrouve sa sœur, sa nièce, s’immisce dans leur vie, dans leurs vies. Et, au milieu, il y a cette absence, celle de Loïc. Ce neveu qu’il va apprendre à connaître, en creux, à travers les autres.

Il retrouve sa ville, en arpente les rues, en découvrent les nouvelles frontières, les évolutions. Obliger de frayer avec la jeunesse du présent, celle qui fréquentait Loïc. Obliger de se replonger dans ce qu’il avait plus ou moins fui…

C’est une novela prenante, touchante, que nous offre Marcus Malte. Une histoire racontée à la première personne et qui ne peut que faire écho à nos propres expériences, à notre propre découverte des relations et de ces rues difficiles à traverser, de ces autres, nos semblables, impossibles à côtoyer, parce que plusieurs mondes vivent les uns près des autres, sans se confondre, sans se mêler… Peut-être juste dans notre imagination.

 

 

Trois ans plus tard, en 2011, paraît un nouveau roman de Marcus Malte, Les harmoniques, dans la “série noire” de Gallimard. Un roman qui marque le retour de Mister et de Bob, deux personnages rencontrés dès le premier opus de l’auteur,  Le doigt d’Horace. Un duo qui avait mené une enquête en marge de l’intrigue. On avait revu Mister dans le deuxième roman de Malte, Le lac des singes puis une fois encore au cours de son incursion dans l’univers du Poulpe avec  Le vrai con maltais.

Pour le titre, Mister nous donne sa définition des “harmoniques” :

Les notes derrière les notes […] Les notes secrètes. Les ondes fantômes qui se multiplient et se propagent à l’infini, ou presque. Comme des ronds dans l’eau. Comme un écho qui ne meurt jamais.

[…]

Ce qu’il reste quand il ne reste rien […] C’est ça les harmoniques. Pratiquement imperceptibles à l’oreille humaine, et pourtant elles sont là, quelque part, elles existent.

Le livre, après l’évocation d’une femme, Vera Nad, s’ouvre sur un dialogue, qui fait immédiatement penser, pour les familiers de l’œuvre du romancier, aux deux acolytes de son premier roman… Et, après quelques lignes, le doute disparaît, il s’agit bien d’eux. Sur un coup de tête, Mister, pianiste de son état, a demandé à Les harmoniques (Série Noire Gallimard, 2011)Bob, chauffeur de taxi ne prenant pas de client, de l’emmener à la mer. Ce qu’il a fait. Sur le chemin du retour, le meurtre d’une femme, celle de la première page, est évoqué. Et Mister veut reprendre l’enquête, pas convaincu par les conclusions de celle-ci.

Ils la reprennent. Suivent ses traces, d’atelier de théâtre en atelier de peintre. Parmi les rejetons de l’ex-Yougoslavie, de cette guerre qui a notamment vu Vukovar s’effondrer. Leur recherche est entrecoupée de chapitres à part, retraçant quelques épisodes de la vie de Vera, ayant pour titre une musique écoutée, savourée, dans les pages précédentes (Wallflower, Maiden Voyage, Blue in green, Summertime, …).

Bob et Mister suivent les pas de Vera et mènent une enquête compliquée. D’autant plus compliquée que ce ne sont pas des enquêteurs professionnels. Mister, dominé par ses sentiments, s’engouffre dans tous les nouveaux indices pour changer son point de vue et voir des meurtriers en tout le monde. Bob préfère une réflexion plus cérébrale, prenant chaque piste avec des pincettes, se méfiant de tout et de tous… Ils devront chercher derrière les apparences, dans le passé, ce passé dont les ondes font encore onduler le présent. A eux deux, ils nous proposent un duo décalé, comique par instants… Même si l’histoire n’a rien de comique.

Même si l’histoire nous emmène faire un tour du côté d’hommes sans scrupule, sans amour de leur prochain, juste mus par leur soif de pouvoir et d’argent, les deux se confondant souvent. Marcus Malte nous offre une description sensible, touchante. Il ose remuer certaines réalités, nous faire part de sa vision des choses et de certaines personnes. Les politiques et leurs accointances avec le grand banditisme sont invités dans la danse…

Tout cela nous donne un roman atypique comme ceux de Malte jusqu’ici. Un roman à la prose soignée, au style tutoyant la poésie.

Les harmoniques est un roman prenant au rythme proche de ce blues du sous-titre.

 

Après ce roman, Malte revient aux novelas, une forme de fiction qui lui convient décidément bien.

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 18:06

En même temps que  La bonne a tout fait aux éditions Baleine, Le fémur de Rimbaud est paru aux éditions Gallimard. Deux romans coup sur coup de Bartelt, l’un dans la série du Poulpe et l’autre comme un retour aux sources, dans la maison d’édition “historique” du romancier, chez qui le dernier livre en date était  Le testament américain.

Il y a d’ailleurs une certaine filiation, un certain rapport entre les trois histoires. Comme pour Le testament américain, il est question d’argent, d’héritage, et de ce que cela implique, modifie, dans les relations entre les personnages. Comme pour La bonne a tout fait, les patrons n’ont pas bonne presse et méritent de passer devant la justice des hommes, officielle ou non, car ils sont coupables de bien des crimes.

 

Tout commence par la rencontre entre Majésu Monroe et Noème Parker. Majésu, le narrateur, aurait pu exercer bien des métiers, tant son intelligence et son physique lui offraient de perspectives, selon ses dires. Le fémur de Rimbaud (Gallimard, 2013)Au final, il est brocanteur. Une jeune femme s’intéresse un jour à une bague qu’il propose sur son étal, une bague ayant appartenu à la fille de Raspoutine… à l’une de ses deux filles. Cette bague a une histoire, ainsi que tous les objets que Majésu Monroe vend. C’est que, pour bien vendre, il faut une histoire, avec certificats à l’appui. Et des histoires, le brocanteur en a à revendre.

Il y a des objets qui demandent des années de maturation, de calculs, de soins ardents. Plus ils sont dénués d’intérêt, plus il convient de les charger d’histoire. L’objet d’exception est une création de l’esprit et l’aboutissement de la volonté.

La jeune femme qui s’intéresse ce jour-là à la bague ne lui est pas indifférente, il va jusqu’à lui faire crédit, et l’invite à écluser quelques boques dans le bar d’à côté. Noème, c’est son prénom, est en butte avec les nantis, les puissants. Communiste déçue, elle voudrait étriper les patrons, les éviscérer, au sens propre. Avec Majésu, elle trouve à qui parler, il est le véritable auteur de l’assassinat de Maximilien Dourdine. Voilà un couple parfaitement assorti qui se forme. Si assortis qu’il ne leur faut pas longtemps pour se décider à convoler. Et comme un pied de nez, ce sera en haillons qu’ils se diront oui. Pied de nez aux patrons, aux exploiteurs, en général, et aux parents de Noème en particulier, car ceux-ci sont de la caste des riches, de ces riches qu’elle exècre au point de forcer Majésu à promettre qu’il leur fera la peau comme ils le méritent, comme il l’a fait pour Dourdine… Mais ça n’est pas si simple.

Un événement, qui aurait pu s’avérer heureux, change tout. Les relations, les convictions et l’aventure s’emballent, d’arrestation en prise d’otage, de fuite en poursuite, de garde à vue en règlement de compte… La police, les pauvres, les objets, l’argent, tout s’emmêle. Et les merveilleuses histoires inventées, les mensonges, finissent par poser problème, par se retourner contre leurs auteurs. A la manière de ces vers de Rimbaud, qualifié dans le roman de “poète de saison”, réarrangés et cités en exergue :

Menti sur mon fémur !

… j’ai deux fémurs bistournés et gravés !

J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur !

C’est cela que depuis quarante ans je bistourne

Sur le bord de ma chaise aimée…

A la manière de ces vers qui donnent leur titre au livre, il est question du mensonge, de la fiction et de ses conséquences imaginées, imaginaires, outrancières…

Pour un brocanteur, le mensonge n’est jamais qu’un dispositif de légitime défense. S’il était tenu à servir la vérité, il ne gagnerait jamais un centime. Le bénéfice n’est jamais que le fruit d’un trafic. Il faut bien vivre.

De là à faire un rapprochement entre le brocanteur et l’écrivain…

 

A sa manière si personnelle, Bartelt nous entraîne dans une histoire rocambolesque, où l’amour peut mener à bien des choses. Où le travail sur la langue est toujours aussi savoureux. Un travail autour du langage et de sa force.

Le langage n’est qu’un petit coup de pouce qui confère de l’élan et de l’allure à une réalité qui n’a rien pour elle.

 

Après deux romans publiés simultanément, on espère qu’il ne nous faudra pas attendre longtemps avant de lire la prose du romancier, qui nous a également offert quelques poésies cette année dans le recueil Presque rien au monde publié par Arch’libris et illustré par Jean Morette.

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 16:41

En septembre 2013, un an après Facultatif bar, deux romans de Bartelt paraissent coup sur coup pour ne pas dire simultanément. Le premier d’entre eux, celui dont je parlerai d’abord, La bonne a tout fait, prend place dans la série du Poulpe aux éditions Baleine. Après bien d’autres écrivains tels que Jean-Bernard Pouy, son créateur, Didier Daeninckx ou Marcus Malte plus récemment, Bartelt s’y colle, se prend au jeu. Gabriel Lecouvreur entre ainsi dans l’univers si remarquable de l’auteur, style unique et dépaysement ardennais incontournables.

 

Depuis un an le Poulpe reçoit des lettres de Versus Bellum, un ami anar de Pedro. Anar et ardennais. Ce Versus Bellum tient à la venue de Gabriel pour éclaircir le meurtre de Madame Bermont par son mari, il en est sûr. Il doit venir pour faire toute la lumière et permettre à l’enquête bâclée de la maréchaussée d’aboutir. La bonne a tout fait (Baleine, 2013)Justice sera alors rendue. Les missives ardennaises coïncident avec une série de disparitions qui intriguent Gérard, le patron du Pied de porc à la sainte Scolasse. Devant cette conjonction de sollicitations, le Poulpe cède et prend le chemin des Ardennes. En train puis en bus. Il passe devant des étendues de champs comme il n’en a jamais vues, devant des étendues de forêt à l’avenant et des tas de bois tout aussi nombreux et impressionnants.

Gabriel débarque au fin fond de nulle part pour écouter Versus Bellum, lutin surprenant, persuadé de la culpabilité de Bermont et de la complicité forcée de sa bonne, cette dernière ayant témoigné en faveur de son patron pour ne pas perdre son emploi. Telles sont les théories de l’anar ardennais. Anar ardennais qui a également échafaudé tout un stratagème pour piéger le meurtrier. Et faire avouer la bonne. Pour cela, le Poulpe, à la personnalité déjà double, va devoir endosser le costume d’une troisième identité, celle d’Amadéo Pozzi, émissaire de malfrats luxembourgeois imaginaires près à acheter les immenses étendues forestières dont Bermont a hérité à la mort de son épouse.

Les aventures du Poulpe sont, comme toujours, rocambolesques, et l’histoire dans laquelle il plonge est cocasse comme souvent sous la plume de Bartelt. C’est que les observations et autres aphorismes de l’écrivain sont savoureux. Et la série a le don de libérer les auteurs. Ce qui pour l’écrivain ardennais est déjà dans les gènes.

 

Les Ardennes, les humains et le Poulpe en prennent ainsi pour leur grade. “Qui aime bien châtie bien” et le romancier aime de toute évidence son pays et ses contemporains… et, bien sûr, l’écriture. Pour notre plus grand plaisir.

Le Poulpe est ainsi mis au parfum sur les autochtones par Versus Bellum :

Par ici, tu sais, c’est tous des littéraires. Ils ne ratent jamais une occasion de placer une parole historique. Ni de dire une connerie, d’ailleurs. Enfin, quand on y regarde de près, c’est pareil.

Il est mis au parfum à la descente de son voyage en autocar. Un voyage qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, lui a fait voir des quantités de champs, de forêts ou de bois, qu’il n’aurait jamais imaginées embrasser en un seul coup d’œil. Voyage qui lui a également permis de découvrir l’aménagement routier du coin, un aménagement routier ô combien original.

Les Ardennes, c’est le pays des virages. Les historiens affirment même que c’est les ardennais qui ont inventé le virage. Avant eux, personne n’en avait eu l’idée. Regarde les voies romaines ! C’est de la route sans surprise, sans fantaisie, sans mystère.

Et voilà que Gabriel Lecouvreur, le Poulpe, alias Amadéo Pozzi, se lance à son tour dans une description bien sentie du coin où il a mis les pieds.

Ce pays où seul le cochon sauvage survit aux rigueurs du climat.

 

Malgré toutes ces descriptions et avertissements, Gabriel se laisse submerger par la personnalité qu’il incarne, Amadéo Pozzi, et en oublie les plus élémentaires précautions. Il se laisse submerger et s’imagine être arrivé dans un pays où il peut en remontrer à tous. Les trouvant par trop théâtraux, mauvais acteurs, et facilement cernables. Mais il faut se méfier des endroits et des mœurs que l’on ne connaît pas. Ne pas les juger à l’aune de ses habitudes… Et ne pas se laisser enivrer par la bière d’abbaye que l’on y boit comme du petit lait. L’inflexibilité recommandée pourrait bien vite se noyer.

C’est un roman savoureux. Un roman original, décalé, par rapport à la série du Poulpe.

La vérité finira par éclater, tant en ce qui concerne l’épouse de Bermont que les disparitions en série survenues dans le coin. Bartelt évoquant au passage une page de l’histoire du coin, une communauté anarchiste en parfaite adéquation avec le héro de la série dans laquelle il s’est glissée.

 

Dans le même temps, un autre roman est paru aux éditions Gallimard, Le fémur de Rimbaud.

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 16:58

En 2005, paraît Drive de James Sallis. Un roman fort, prenant. Un roman dans la lignée de ce que l’auteur nous avait proposé jusque là, un roman que l’on pourrait qualifier de magistral. Ou de chef d’œuvre si on se laissait aller. Un roman, en tout cas, à la hauteur de l’œuvre du romancier. Après la “série noire”, une autre collection prestigieuse s’empare d’un des romans de Sallis, “Rivages / Noir”, laissant à Isabelle Maillet le soin de la traduction.

 

C’est une histoire difficile à résumer. Difficile parce que non linéaire.

Tout commence dans un motel. Une scène, figée, nous est décrite. Trois cadavres et un personnage abîmé gisent. Tout commence dans ce motel, sans réellement y commencer. Pour en arriver là, il aura fallu une Drive (Rivages, 2005)succession d’événements que le roman égraine. Dans le désordre.

Il les égraine en chapitres courts, dans une prose concise, ciselée. Il les égraine et revient à la scène initiale quand nous en savons plus, quand nous pouvons la comprendre différemment. Intéressant pour le lecteur de lire les mêmes lignes et de les percevoir autrement, la force de la première lecture fait place à un besoin de comprendre…

Le personnage principal, simplement appelé le Chauffeur, est un enfant placé devenu adulte, parti conquérir son monde au volant d’un automobile. Car il est doué pour être derrière un volant, pour regarder sous un capot. Il est doué pour les cascades puis pour convoyer les voleurs, braqueurs.

Le passé du Chauffeur se mêle à son présent, venant l’éclairer, revenant à la charge, et nous ne savons pas à chaque fois quand nous sommes. Une des interrogations de prédilection de Sallis. Le temps n’étant qu’une illusion, il en joue pour nous offrir cette histoire marquante où le Chauffeur semble suivre son instinct, lui obéir sans réfléchir. Où le Chauffeur visite aussi les lieux de son passé, de la même manière qu’il le fait pour les faits.

Tout cela nous embarque, nous emmène dans une histoire prenante, dont nous ne perdons jamais le fil. Une histoire où il est question de grâce comme pour le roman précédent. Une histoire qui nous amène à douter… A percevoir les événements sous un angle différent. Même si la narration se fait à la troisième personne pour la première fois chez Sallis, l’empathie est toujours présente. Et l’existence apparaît ainsi que le Chauffeur la perçoit.

Il comprenait trop bien que la vie était par définition trouble, mouvement, agitation.

Une vie dans laquelle le choix se fait difficilement une place, une vie qu’il s’agit d’accepter.

On ne demande rien, en général, mais ça nous tombe dessus quand même. Après, ce qui compte, c’est ce qu’on en fait.

 

Comme je l’ai dit c’est un livre d’une grande qualité, prenant. Un livre que James Sallis ne peut renier tant il ne semble exister que parce que les précédents lui ont ouvert la voie.

Une nouvelle tendance se confirme, une tendance qui n’était pas explicite dans la série autour de Lew Griffin, cette notion de grâce et de paix intérieure qui paraît être le but de tous.

C’est un livre prenant qui nous amène jusqu’à une rencontre finale particulièrement réussie.

 

Avant de revenir vers son Chauffeur, Sallis a poursuivi sa trilogie sur John Turner et commit un one-shot.

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 18:09
En 2003, James Sallis tourne la page Lew Griffin, une nouvelle fois. Il l’avait déjà fait le temps d’un roman,  La mort aura tes yeux, en 1996, mais, depuis cette seconde fois, il n’y est pas revenu. Toujours pas. Son nouveau roman est le premier d’une trilogie et s’intitule Cypress Grove. Traduit par Stéphanie Estournet et Sean Seago, il devient Bois mort en 2006 à la “série noire”.
 
L’histoire débute alors que le shérif vient pour la première fois rencontrer John Turner. Pas une simple visite de courtoisie. Nous sommes dans un coin retiré du Tennessee, plutôt calme, rarement confronté à la violence. Et voilà qu’un meurtre y a été commis. Le shérif Lonnie Bates est venu enrôler Turner parce que ce dernier a Bois mort (Gallimard, 2003)plus l’habitude de ce genre d’affaire, il a été flic à Memphis… John Turner est ainsi embarqué dans l’histoire, lui qui vivait reclus, isolé des hommes, fuyant leur société autant que lui-même ou ce qu’elle avait fait de lui.
Turner est un homme qui s’est mis en retrait après avoir trop vécu et subi d’événements. Ancien flic, il a également fait de la prison puis est devenu thérapeute… Une vie bien remplie. Une vie qui revient sans cesse, qui le hante, une vie qui nous est racontée en alternance avec l’enquête qui préoccupe Bates et Don Lee son adjoint. Un homme, inconnu, a été retrouvé par un couple d’adolescents, son corps épinglé, empalé et abandonné dans une posture voulue, mise en scène.
Turner reprend les bonnes habitudes, fouille et farfouille, revenant se frotter à ces hommes dont il s’était isolé, dans sa cabane au fond des bois. Il va d’une piste à l’autre, recueille les indices, les passe en revue encore et encore. Cherchant un sens… Dans le même temps, il ressasse ses souvenirs, les événements qui l’ont mené à ce trou perdu, cet isolement volontaire, des balles qu’il a tirées, trois, des enquêtes qu’il a menées et de leurs conséquences. Les interventions, les patrouilles, les équipiers, la prison. Tous ces moments saillants qui ont jalonné, marqué, sa vie.
Il y a une évolution, un changement d’univers incontestable, entre ce coin désolé, presque désert du Tennessee, rappelant par moment l’ambiance des romans de Craig Johnson, et La Nouvelle-Orléans de Lew Griffin. Les deux hommes, les deux narrateurs, qui se cherchent, ne se cherchent pas de la même manière, l’un fouillait dans ses souvenirs pour comprendre qui il était, l’autre cherche dans ses souvenirs cet homme qu’il a fui, cet homme qu’il était devenu.
Les personnages secondaires ont toujours leur importance, le shérif Bates et son adjoint Don Lee, Van Bjorn, intermédiaire entre la police scientifique et l’enquête et la victime…
 
La trajectoire de John Turner est touchante, émouvante, prenante. Elle nous met en présence d’un homme qui n’a que peu choisi, surtout subi, le Viet Nam, la prison, son désir d’aider les autres…
Je n’ai jamais choisi de ramper dans la jungle d’un pays si éloigné que je n’en avais jamais entendu parler. De tuer mon équipier, ni de tuer un homme à qui je n’avais rien à reprocher en prison, un homme que je connaissais à peine. Et ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais appelé mon agence de voyages pour m’organiser un séjour de onze ans au trou.
 
L’enquête menée par les trois enquêteurs est plus déroutante, conduisant à une conclusion surprenante. Le cinéma, un certain cinéma s’invite à la fête dans ce coin pourtant loin de ces loisirs ayant déserté les campagnes, par souci de rentabilité, de concentration… L’art qui se veut populaire devenant une industrie, sans laisser de place à d’éventuels artisans. Surprenant, déroutant.
 
Et le temps est toujours un élément important de la narration chez Sallis. L’alternance entre une enquête linéaire, ancrée dans le présent, et l’évocation de souvenirs passés, remontant dans le désordre. Cet importance du temps est d’amblée évoquée.
Par ici, on n’est jamais loin de comprendre que le temps est une illusion, un mensonge.
Tout en étant un mensonge, le temps est aussi ce qui situe les personnages. Ce temps qui malgré tout avance inexorablement.
A mesure que l’on avance en âge, les signes que le monde change apparaissent d’abord subtilement. Un jour vous vous rendez compte que vous êtes largué au niveau musique, et que tous ces nouveaux trucs vous échappent totalement. Puis les flics se mettent à ressembler à des ados. Vous vous rendormez, et vous vous réveillez dans un monde que vous avez peine à reconnaître. Courir, par exemple. Soudain tout le monde court.
Outre le temps, et les rapports qu’il entretient avec nous ou que nous entretenons avec lui, Sallis se penche sur une nouvelle question, un nouveau thème. Celui de la grâce. Cette grâce après laquelle nous courons tous.
La grâce est un gibier difficile à traquer. Sputnik, Malone ou Platon, l’un comme l’autre, aurait été bien en peine de l’épingler. La plupart d’entre nous peuvent s’estimer heureux s’il leur arrive ne serait-ce que de l’apercevoir une seule fois dans leur vie – de dos, peut-être, tandis qu’elle s’éloigne hâtivement à travers la foule.
La grâce dont parle l’écrivain devient une quête pour ses personnages. Quête consciente ou non. Quête qui explique certains moments d’une vie. Certaines étapes.
Quête qui peut vous mener jusqu’à un bosquet de cyprès, dans un bois pas si mort que ça. Ou prendre les airs et le titre d'un vieux morceaux de bluegrass.
 
 
Après John Turner, un nouveau personnage apparaît dans la bibliographie du romancier, un personnage sans nom, à la manière de Robin Cook ou de Hugues Pagan, un personnage toujours mené par cette quête de la grâce. Ça et d’autres choses. Un personnage qui apparaît dans le roman suivant, Drive, avant que Sallis ne revienne à John Turner pour les deux derniers romans de la trilogie qu’il lui a consacrée…
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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 21:13

En 2001 paraît le dernier opus en date des aventures de Lew Griffin. Il s’intitule Ghost of a flea et devient, après traduction par le tandem Stéphanie Estournet et Sean Seago, Bête à bon dieu en 2005.

 

La première question qui se pose invariablement, à chaque nouvel opus de la série, trouve vite sa réponse. L’intrigue se situe cinq ans après la mort du fils de Don Walsh, cinq ans après la dernière aventure au niveau Bête à bon dieu (Gallimard, 2001)chronologique,  L’œil du criquet. Des pigeons sont empoisonnés dans un parc, tombant comme à Gravelotte. Don Walsh, fraîchement retraité, est touché par une balle lors d’un hold-up qui tourne mal. Alouette vient de donner naissance à une fille et Lew vit toujours avec Deborah. David, son fils, disparait et tous ces événements se confondent avec ses souvenirs. S’imbriquent pour le changer encore.

La structure du roman est assez particulière, les chapitres se succèdent, mêlant le présent de Griffin à ses souvenirs. Comme un ramassé, un résumé, de la série. Les souvenirs et le présent s’étaient jusqu’ici succédés d’un roman à l’autre, même si le temps progressait selon la seule volonté du narrateur, avançant, revenant en arrière, s’arrêtant… Observant toutes ces circonvolutions.

On le sait, Bête à bon dieu est le dernier de la série et on l’éprouve à la lecture, Lew cherchant une nouvelle fois à se définir, tout en réalisant que le temps, ce temps qu’il observait tant, a filé…

 

LaVerne était partie. Baby Boy McTell. Hosie Straugher. Harry, l’homme que j’avais tué à Baton Rouge. Le fils de Don. Nous tous, tôt ou tard. Avant longtemps, avant que quiconque s’en soit rendu compte.

 

Le temps a filé et l’a rattrapé, il s’est mis à parler plus souvent au passé qu’au présent. Mais Lew arpente toujours les rues de sa ville, énumérant, égrainant, ce qu’il observe en une longue liste rendant compte de ce qu’est devenue La Nouvelle Orléans, ou ce qu’elle a toujours été.

Il arpente les rues de sa ville et croise de nouveau ceux qui ont jalonné ses histoires, Don Walsh, Deborah, Doo Wop, Rick Garces. Ses souvenirs, ses évocations nous rappellent les intrigues passées grâce à une multitude de clins d’œil.

Mais le temps a passé et pour mener à bien la dernière recherche qui lui est confiée, il s’appuie sur ses proches… Alouette reçoit des courriers menaçant. Avançant encore pour ne pas perdre l’élan, pour que le sol ne se dérobe pas sous ses pas, Lew cherche.

 

Il y a longtemps que j’ai arrêté de compter le nombre de fois où ma propre vie avait perdu son sens, tourné à l’aigre, combien de fois elle s’était figée. Je pensais savoir où j’allais, chaque station, chaque arrêt, dans ma poche de chemise les deux dollars pour le déjeuner servi à Natchez ou à Jackson, pour me voir finalement détourné sur une voie secondaire, la locomotive disparue depuis longtemps, l’appel mélancolique s’évanouissant.

 

Car, bien sûr, une nouvelle fois, en cherchant une vérité chez les autres, c’est avant tout lui que Lew cherche, scrute. Connaissant les risques d’une telle quête, les ayant déjà affrontés. Sachant qu’il pourrait se perdre.

 

L’introspection peut aussi mener à ça. Si vous poursuivez, vous enfonçant niveau après niveau, vous ne pouvez pas revenir à la surface. On continue juste à ressasser les mêmes pensées, posant nos pas dans d’anciennes traces de pas.

 

Au final, au long de son parcours, Lew Griffin, et James Sallis à travers lui, se seront posé la question de la narration. Son inscription dans le temps, son rapport avec les souvenirs, ses origines, son rapport au monde et à l’histoire de chacun. Son rapport à la culture et à son évolution.

 

Rien de tout cela n’avait été un rêve, comme je l’avais d’abord envisagé en revenant à moi. Rien qu’une de ces imitations de fortune produites par la société, des loques et des lambeaux de films, de médias, de littérature populaire, cette nouvelle mythologie que mon âme errante avait faite sienne et dont elle s’était parée aux yeux de tous. Infime protection.

 

La question d’une culture populaire, d’une littérature populaire, n’est pas la moins intéressante de celles posées par Sallis. Notre rapport à la culture et la séparation apparue entre un art pour les élites et un autre pour le commun des mortels sont également l’un des éléments fondateurs de l’écriture de l’auteur… Nous montrant qu’il peut toujours exister des ponts entre l’un et l’autre, à l’image de ceux qu’il jette en nous parlant de certains écrivains tel Fearing dans cet opus, ce dernier apparaissant presque comme un double de Sallis.

 

C’est à l’époque de Fearing que l’Amérique est devenue une société urbaine. C’est aussi avec le développement des mass media que le grand schisme a commencé à s’élever entre art intellectuel et art populaire, et Fearing portait ce schisme en lui, adoptant consciemment, d’une part un type d’écriture qui le limitait, et trouvant, d’autre part, dans ses limites, un déchaînement de puissance créative qu’il n’aurait peut-être pas pu trouver autrement.

 

A travers sa série, Sallis aura exploré bon nombre de questions qui se posent quant à la narration, s’attardant plus particulièrement sur certaines d’entre elles, comme l’importance du temps, de son écoulement, du sens dans lequel le prendre et de comment en jouer. Il se sera posé toutes ces questions au travers du parcours de Lew Griffin, un parcours prenant, captivant, proche de nous, servi par un style d’une grande qualité, riche et délicat.

 

Après Griffin, Sallis est parti à l’assaut d’autres territoires, tels ceux adoptés par John Turner, en commençant par Bois mort.

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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 20:10

En 1999, deux ans après le précédent, paraît un nouvel épisode des aventures du privé, écrivain, professeur, de la Nouvelle Orléans. Son titre en est Bluebottle. Il ne changera pas en traversant l’Atlantique, difficile en effet de trouver une traduction à ce qui désigne à la fois un insecte, une mouche à viande en l’occurrence, et un flic. Isabelle Maillet qui traduit seule cet opus a pris le parti de le garder pour la parution française en 2005. Elle ou son éditeur. Ou les deux…

La mémoire et le temps sont les deux composantes principales de la narration de Sallis à travers Griffin. Comme à chaque roman, il faut se situer dans l’histoire de Griffin. C’est d’autant plus délicat cette fois-ci que Bluebottle (Gallimard, 1999)Lew est dans un sale état. Il a reçu plusieurs balles et sort du coma ou y retourne. Il est entre deux mondes. Le temps s’écoule sans qu’il le perçoive, certaines secondes durent, certaines semaines filent, alors qu’il est convalescent. Les visites de Don Walsh et de LaVerne nous permettent de savoir à peu près où nous en sommes. Mais Griffin l’avoue, il va nous narrer une histoire, une année de sa vie, qu’il a reconstituée en se basant non seulement sur sa mémoire mais également sur celles de ces deux proches.

Une bonne partie de ce que je vous raconte est reconstruite, reconstituée, étayée. Et comme beaucoup de reconstructions, elle présente sous la surface une ressemblance troublante avec le modèle original.

Une année reconstituée et qui a débuté par un événement qui nous en rappelle étrangement un autre. Lew a été victime d’un tireur embusqué alors qu’il sortait d’un bar en compagnie d’une journaliste blanche. Une balle tirée, une journaliste blanche, on se croirait revenu dans  Le frelon noir, le roman qui raconte peut-être l’aventure la plus ancienne du narrateur, la plus ancienne avec la première enquête lue dans  Le faucheux. Nous sommes en territoire connu, cette journaliste blanche, qui rappelle l’Esmée d’alors, a disparu. Son nom est… Esmay, Dana Esmay. Nous sommes décidément en territoire connu. La mémoire ne jouerait-elle pas des tours à notre privé ?

La mémoire est en question mais le langage également. Un langage que le privé a dû réapprivoiser. Le percevant sous un angle différent. Un élément de son identité… Ses débuts d’écrivain ?

C’était peut-être bien la première fois, me semblait-il, que je réfléchissais à tous ces différents langages dont nous nous servons.[…] Pour survivre, nos ancêtres ont appris à dissimuler, à imiter, à ne jamais dire ce qu’ils pensaient réellement. […] Cette même nécessité du masque subsiste chez bon nombre d’entre nous, circulant tel un lent poison dans le sang de nos enfants. De sorte que bon nombre d’entre nous ne savent plus ce qu’ils sont, ni qui ils sont.

Lew Griffin, quand il réalise qu’il a quelque peu perdu la notion du temps, se reprend en main. Il sort de l’hôpital et part à la recherche de la femme, en même temps qu’il se renseigne sur un écrivain que son éditeur recherche. L’écrivain est introuvable et la mafia s’adresse à Griffin, pour retrouver Esmay, intéressée par l’écrivain… Dana Esmay est retrouvée par LaVerne.

Dans cette aventure où, comme à son habitude, Griffin laisse venir à lui les indices, la question de l’écriture gagne en importance.

Toute notre vie, jour après jour, heure après heure, on se raconte des histoires, on enfile sur un lien événements, conflits et souvenirs afin de leur donner un sens, de créer notre monde. Il en va de même pour l’écriture, à la seule différence qu’on se place dans la tête d’un autre.

Mais outre les questions, l’action est toujours là. La violence, la difficulté à frayer dans notre société. La Nouvelle Orléans aussi…

Le style est également toujours aussi savoureux, précis, riche. Pour un roman qui donne une nouvelle dimension à la série, celle de la construction d’une intrigue, de la narration.

 

C’est l’avant-dernier roman mettant en scène le privé de la Nouvelle-Orléans, la série va se conclure au tournant du millénaire avec Bête à bon dieu (Ghost of a flea).

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 17:51

En 1997, après une pause le temps d’un roman, James Sallis retrouve Lew Griffin et la Nouvelle Orléans. Le livre s’intitule L’œil du criquet (Eye of the cricket) et paraît en France en 2003, traduit par Isabelle Maillet et Patrick Raynal.

Le titre fait référence à une phrase de Enrique Anderson Imbert évoquant “la révolte des choses qui ne voulaient pas mourir”, et notamment, “l’angoisse dans les yeux du criquet”.

Comme à chaque début de roman mettant en scène le privé devenu enseignant et écrivain, la question est de savoir à quel moment nous nous trouvons dans la vie du narrateur. En quelques pages, Sallis nous dit tout. En L'oeil du criquet (Gallimard, 1997)quelques pages brassant les pensées et les dernières années de Griffin, nous savons l’essentiel. L’univers de l’écrivain et de son narrateur est là, revenu. On ne peut déjà plus s’en passer en se demandant comment on a tenu jusque là. Le style est, comme toujours, remarquable. Griffin est tellement humain, balloté, sans certitude, se demandant quelle est la vérité ou si elle existe. En quelques pages, le plaisir est là. Un plaisir que je ne saurai vous décrire. Quand je parcours les pages de Sallis, je me dis qu’il me faut prendre le temps, savourer, que les aventures de Griffin auront une fin. Il me faut résister à l’envie de dévorer le livre tellement le style est prenant. Un rythme, une musique, qui bercent, envoûtent… Il faut se retenir, tenter d’être gourmet plutôt que gourmand. Mais la gourmandise est si bonne.

Quelques pages et les clins d’œil, les allusions aux autres opus, nous remettent en selle. Nous croisons ainsi Bruce Robinson que Lew écoutait dans  Le frelon noir, Richard Garces et Don Walsh sont toujours là et les lectures sont évoquées au travers d’un cours donné, un cours de littérature européenne s’attardant sur Ulysses de James Joyce ou sur Beckett. Rimbaud viendra plus tard enrichir l’ensemble.

Un homme inconnu trouvé inconscient après un tabassage avait sur lui un roman de Griffin dédicacé pour son fils, David, dont la disparition constituait une des enquêtes de notre première rencontre avec le privé, dans Le faucheux. Tout cela se mêle dans une intrigue riche. Griffin va veiller un corps endommagé, abandonné, comme il l’avait déjà fait dans Papillon de nuit. Il va en même temps accepter de rechercher le frère disparu d’un étudiant, écouter ses voisins qui se plaignent d’une bande qui vole à l’arrachée les sacs des habitants… Il va faire des rencontres, retrouver une inspiration qu’il croyait irrémédiablement tarie… Il y aura Déborah…

La structure du roman est particulière. En adéquation avec le personnage principal et ce rapport au temps si souvent mis en avant au fil des pages. La mémoire ne se souvient pas des événements de manière chronologique, c’est pourquoi nous avançons pour mieux repartir en arrière, c’est pourquoi tel ou tel souvenir en rappel un autre ou une série d’autres… Et c’est pourquoi Griffin (et Sallis ?) écrit.

 

Si nous devons appendre à coder nos signaux de détresse, ce n’est peut-être pas parce que la communication réside dans un tel processus, mais peut-être simplement parce que les codes semblent tellement plus significatifs, tellement plus denses que ne l’est notre vie. Parce qu’il nous faut d’une certaine manière nous imaginer plus grands que l’empreinte du soleil.

 

L’écriture est un moyen d’ordonner la mémoire, de tenter d’en avoir une. De ne pas s’encombrer de trop de réminiscences.

 

En revenant sur ce que j’ai rédigé jusqu’à maintenant, sur ces nombreux tours et détours de la chronologie, je me demande si, d’une manière un peu étrange, l’oubli ne serait pas également ce que je cherche à atteindre ici. En couchant les choses par écrit pour les faire sortir. En travaillant pour mettre les souvenirs en lieu sûr, dans les plis et revers du temps.

 

Un moyen aussi, peut-être, de se comprendre. Pour Griffin aussi.

 

Laissez-moi vous dire en quelques mots qui je suis : un amoureux des femmes et du langage, terrorisé par l’histoire dont je porte la responsabilité, un homme solitaire, réveillé la nuit.

 

L’enseignement, tel que semble nous le livrer le narrateur, est aussi une tentative de sauver une certaine mémoire, de transmettre ses doutes et ses convictions. D’aider les futures générations à voir le monde perchés sur les épaules de leurs ancêtres…

 

Sallis nous livre un opus où Griffin part à la recherche de lui-même, de ce qui, jusque là, jusqu’à ce roman, a fait le personnage. A la recherche de ce que son passé pouvait avoir d’influence sur son présent. Un peu à la manière du héro du roman précédent, La mort aura tes yeux.

 

Ça paraît très théorique à me lire mais pas en lisant le grand romancier, le grand styliste, qu’est James Sallis. Un écrivain majeur de notre époque.

Un écrivain qui n’en a pas fini avec son personnage, ce Griffin, combinaison de Chester Himes… et de lui-même, sans doute.

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