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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 21:31

Son détour du côté de Kenzie et Gennaro achevé, Dennis Lehane regarde de nouveau vers le passé de sa ville et de son pays. Vers le passé d’endroits qu’il a déjà visités auparavant et qui lui sont familiers. Il reprend le fil du parcours entamé avec Un pays à l’aube (The given day), publié en 2009. Ça s’appelle Ils vivent la nuit (Live by night) et c’est paru il y a quelques mois outre-Atlantique.

 

Lehane poursuit donc la saga entamée avec la description de la grève des policiers en 1919 à Boston. Suite qui met en scène Joe Coughlin, petit frère de Danny, personnage central du précédent au même titre que Luther. Danny était un policier, comme son père, mais il se démarquait de celui-ci en s’impliquant dans le mouvement de protestation, en luttant pour rester intègre. Joe est également en lutte avec son paternel, Thomas, mais il a choisi une autre voie pour l’exprimer, celle de la délinquance. Il veut frayer avec le monde de la nuit. Un autre monde que celui du jour, avec d’autres règles. Une autre barrière pour séparer deux générations.

Ils vivent la nuit (Rivages, 2013)Nous sommes six ans après la grève des policiers, en pleine Prohibition, et, cette fois, Lehane choisit de suivre la trajectoire d’un seul personnage là où, dans le précédent, il multipliait les points de vue. En effet, bien qu’étant un roman à la troisième personne, il nous narre les aventures de Joseph Coughlin, petit truand devenant grand. Un roman écrit à la manière de ceux de l’époque dans lequel il se situe, à la manière d’un feuilleton, avec rebondissements et morceaux de choix, pour ne pas dire de bravoure… “A la manière de” mais, dans le même temps, résolument de notre époque. Loin d’un certain roman populaire d’autrefois. Il n’y a rien de pontifiant dans le discours, il n’y a pas de démonstration, juste un personnage, embarqué dans une histoire presque malgré lui, et aux prises avec le doute. C’est ce doute qui paraît de notre époque… même un truand, un gangster, un hors-la-loi, peut se poser des questions. Peut voir ses convictions remises en cause face à la réalité. Une réalité violente, incontournable, dérangeante…

Joe Coughlin parcourt les étapes, petit truand arrêté puis mis en prison, ressortant en s’étant fait des relations et finalement à la tête d’un trafique pour le compte d’un plus gros que lui. “Finalement”… pas tout à fait. Les morceaux de choix dont je parlais sont là ; la prison et sa violence, ses affrontements, la lutte pour la survie ; la mise en place d’un trafique clandestin d’alcool et toutes les batailles qui vont avec. Lehane détaille, prend son temps et nous accroche pour ne plus nous lâcher. Il y a les doutes dont je parlais qui rendent Joe presque proche du lecteur que nous sommes, il y a l’amour, la mort, l’injustice, tout ce qui nous happe et nous passionne. Il y a la description d’une société en mutation permettant au grand banditisme de devenir capitaliste, organisé et riche. Le libre-échange qui conforte les riches à vouloir le devenir de plus en plus.

Pas d’âpreté dans le ton de Lehane mais une capacité à nous raconter un personnage et la société qui va avec. Une capacité à nous émouvoir, à nous raconter une histoire presque comme celles que l’on nous lisait enfant, presque comme un Dickens ou un Hugo que l’on a lu plus tard… Capacité à raconter une société qui enfante sa propre gangrène, sa propre perte…

 

Après deux romans moins convaincants, dans un style simple, précis, Lehane nous rappelle qu’il est un grand romancier. Et nous offre un grand roman. Un grand roman noir avec, outre Joe, des personnages marquants, Thomas, le père, Maso Pescatore, parrain mafieux, Dion, fidèle lieutenant faillible, Emma et Graciela. Un roman ancré dans l’époque au travers de Lucky Luciano et de cette Prohibition qui aura enfanté un crime organisé, véritable société dans la société. Une société que Lehane nous décrit sans détour et dont les failles sont déjà dans les fondations.

 

Dennis Lehane avait annoncé une trilogie, d’après mes souvenirs. Après ce deuxième opus, on attend le suivant avec une certaine impatience, une envie certaine de l’avoir dans les mains aussi rapidement que possible.

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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 18:26

En 1981 paraît le dernier roman achevé de Manchette, La position du tireur couché. Il ira ensuite examiner d’autres horizons, passant, en quelque sorte, de l’autre côté, en écrivant des articles sur le genre dans lequel il aura sévit tout au long d’une décennie. Mais se retirer n’est pas une mince affaire.

 

Se retirer n’est pas simple, c’est ce que va expérimenter Martin Terrier.

Martin Terrier est un soldat de fortune, ou il l’a été. Il est devenu un exécuteur. Un tueur à gage, à la manière d’Aimée La position du tireur couché (Gallimard, 1981)Joubert dans Fatale  ou Thompson dans Ô dingos, ô châteaux. Un tueur à gage avec employeur et contrats suffisamment rémunérateurs pour qu’il envisage de tirer sa révérence. Mais il y a un monde entre vouloir et pouvoir. Pas de problème de paperasses comme ont dû en rencontrer bien des candidats à la retraite mais plutôt des arriérés difficiles à effacer. On ne peut du passé faire table rase, à moins d’être tous d’accord… et là, Terrier, appelé Christian dans son métier, est bien le seul à vouloir arrêter.

Son employeur, M. Cox, voudrait le voir exécuter un ultime contrat, et quelques italiens le verraient volontiers payer pour l’un de ses boulots… Mais Terrier n’en fait qu’à sa tête et il s’en va. Il retourne dans sa ville, là où il a laissé sa vie en plan, là il voudrait la reprendre. Malheureusement, ce qu’il a fait depuis dix ans n’a rien d’une parenthèse, la vie a continué. Sans lui. Anne Freux ne l’a pas attendu…

 

Alors qu’il quitte Paris, rien ne semble aller comme il l’aurait voulu. Alex n’a vraiment pas bien pris leur séparation et ça ne l’a en rien protégée, Soudan fait également les frais de son départ… Cox n’a pas paru convaincu de son refus d’un dernier contrat et les Rossi parviennent à le filer malgré son expérience. Rien ne va. La réalité ne se conforme pas à ce qu’il voulait…

Les cadavres s’amoncèlent et son ancienne vie lui colle toujours aux basques.

 

Je ne sais pas comment s’est passé l’après-roman noir pour Manchette mais on souhaite que ça n’ai rien à voir avec ce dernier bouquin. Le style clinique, attaché à l’action, comportementaliste, colle une nouvelle fois à l’intrigue et le parcours de Terrier n’a rien de réjouissant. Il se déglingue au fur et à mesure, juste sauvé par ce qu’il a appris et qui ne lui correspond pourtant plus, certains acquis ont la vie dure…

C’est froid, glaçant et macabre, une marche funèbre.

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 20:30

Après Eugène Tarpon, Manchette revient au roman sans suite, d’un seul tenant, “one shot” comme disent les anglo-saxons.

Nous sommes en 1976 et le nouveau roman de l’année, pour Manchette, s’appelle Le petit bleu de la côte Ouest. C’est à nouveau en série noire. C’est à nouveau une fuite, à la manière de Julie Ballanger, dans Ô dingos, ô châteaux.

Georges Gerfaut est cadre dans une entreprise. Un cadre comme il y en a tant dans la France des années 70, Le petit bleu de la côte Ouest (Gallimard, 1976)conquérant, sûr de lui, vivant bien. Un cadre avec femme et enfants, deux filles, qu’il rentre retrouver quand il aperçoit une voiture sur le bas-côté. Le conducteur accidenté est plutôt amoché et il l’emmène aux urgences de la ville la plus proche… Nous sommes à la veille des congés d’été et Gerfaut quitte son domicile quelques jours plus tard avec bagages et famille pour aller bronzer en bord de mer. Seulement, il est victime alors d’une tentative de noyade et préfère fuir. Abandonner ses filles et son épouse. Une réaction qui a peut-être également à voir avec une certaine lassitude. Sa fuite va le mener au hasard des routes, des stations essence, jusque dans la montagne, comme Julie Ballanger avant lui. La violence jalonne son parcours. Seul un certain instinct de survie le fait avancer et échapper à ses poursuivants.

La violence jalonne son parcours alors qu’il menait une vie bien rangée, modèle. Caricaturale. Une vie faussement rythmée par le jazz west-coast.

Fini de rêver pour Georges Gerfaut. Son retour à la réalité est brutal, comme a pu l’être pour certains cadres la crise pétrolière des mêmes années 70.

Manchette consigne, constate, décrit les réactions de Gerfaut comme observée au microscope. Seule l’action est détaillée, nous permettant au final d’avoir connu un personnage. Et, même, des personnages. Des êtres humains tels qu’ils existaient à l’époque, pris dans la toile de la société, peu à même de recul, ce recul que va se voir offrir Gerfaut, contraint et forcé.

Un roman marquant de Manchette, un roman au regard acéré sur la société. Le style de l’écrivain colle parfaitement au sujet, lui insufflant une violence plus insidieuse que celle décrite.

 

L’année suivante, Manchette s’échappe, le temps d’un roman, de la série noire. Fatale n’a pas été jugé conforme à la collection, il paraît donc… hors collection, toujours chez Gallimard.

Nous emboitons le pas d’un nouveau personnage, un personnage sans nom au départ et qui va s’en choisir un ensuite, Aimée Joubert. Un personnage à l’occupation sans équivoque dès les premières pages, il s’agit d’une tueuse à gage. Une tueuse dont nous allons observer la manière de procéder au cours du bouquin. Une tueuse sensible, Fatale (Gallimard, 1977)fragile, un peu paumée.

Après quelques pages, nous la voyons débarquer à Bléville. Nom particulièrement adapté à ce que nous en percevons à travers son regard et le microcosme qu’elle aborde. Aimée fréquente le beau monde, celui qui détient l’argent et le pouvoir. Elle s’en fait adopter, cocktails et parties de bridge…

A la périphérie des notables, elle croise également un journaliste, un flic et le baron, un être étrange, qui dérange. Qui dérange d’autant plus qu’il connaît chaque personnalité et ses travers…

Aimée attend, patiente, cherche un angle d’attaque, et quand il s’offre à elle, elle plonge.

Comme souvent chez Manchette, cela se finit en apothéose, avec une scène de violence.

Une fois de plus, c’est la société de son époque sur laquelle Manchette se penche. Celle qui veut paraître à l’aise dans ses baskets, celle qui s’enorgueillit d’un petit pouvoir et d’un statut d’intouchable. La bourgeoisie des régions, celle qui gère un certain patrimoine, industriel et immobilier. Celle qui se donne parfois à voir au sommet de l’Etat avec son assurance, son sans-gêne, son absence de scrupules, sa propension à la magouille pour en avoir toujours plus, persuadée qu’elle est de passer immanquablement entre les mailles du filet…

Manchette dézingue et se permet une intrigue moins portée par son rythme habituel, une intrigue inspirée d’une dégradation des idéaux qui avaient éclos au siècle précédent.

 

Après ce roman d’exploration, exploration notamment d’un nouveau champ littéraire auquel rendre hommage, Manchette revient au roman noir pour le dernier bouquin publié de son vivant. Il partira ensuite à la rencontre d’autres terrains d’écriture.

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 22:27

Après quelques années sans publier, depuis 2007, Jean-Hugues Oppel revient avec un roman, Vostok, édité directement en poche dans la collection “rivages/noirs”. Après la politique et ses dessous peu reluisants, après le roman noir et le polar, l’écrivain commet un roman qui pose la question de l’exploitation des ressources naturelles. Une fable écologique en quelque sorte. Une fable grinçante et actuelle.

 

Tanya Lawrence, chargée par un service de l’ONU d’observer les conditions de travail à travers le monde, débarque à la Colonie. La Colonie est le nom donné aux bâtiments implantés par Metal-IK pour loger ses employés travaillant à la gestion de l’exploitation des mines de “terres rares” en territoire Awasati. Un territoire enclavé d’Afrique, non-rattaché à ses voisins et, de ce fait, pouvant être saigné, vidé, sans scrupule. Les terres rares, ces minéraux non-ferreux composants de nos téléphones, tablettes, éoliennes, et autre, constituent une production hautement stratégique et Vostock (Rivages, 2013)concurrentielle. Oppel imagine une concurrence à la Chine qui possède un quasi-monopole dans le domaine.

Lawrence débarque dans un microcosme constitué de personnes isolées, travaillant là en attendant des jours meilleurs ou en ayant déjà connu et ne pouvant plus que s’aigrir sous une certaine nostalgie. Lawrence débarque au milieu de cadres chargés de surveiller les conditions météorologiques et tout autre paramètre pouvant influer sur la production… Elle débarque dans une fournaise climatique tempérée par les climatisations, escortée dans chacun de ses déplacements par un employé de Metal-IK ayant pas mal roulé sa bosse, Tony Donizzi. Ces deux-là vont s’entendre pour ne pas la laisser être manipulée par la direction, pour lui permettre une certaine autonomie de déplacement, d’exploration… Elle va ainsi pouvoir approcher les awas, peuplade autochtone, observer des baleines échouées sur les plages environnantes.

Alors qu’elle est perçue comme une menace par ceux qui l’accueillent en raison du rapport qu’elle est chargée de rédiger à leur sujet, perçue comme une fouineuse et du même coup en danger, Lawrence va sentir petit à petit une autre menace planant sur ce coin de terre. Une autre menace pour les habitants que l’exploitation dans les mines de précieuses terres rares.

Le ton de Jean-Hugues Oppel est toujours aussi plaisant, ironique, épicé d’une certaine culture contemporaine. Ton plaisant qui rend la lecture agréable.

 

Ton plaisant pour une intrigue qui oscille entre deux sujets, tout aussi politiques. Les relations entre les instances internationales chargées de préserver un certain respect de l’homme et les multinationales mues uniquement par l’appât du gain d’un côté et de l’autre ce que la nature peut réserver à l’homme même le plus présomptueux.

Comme dans ses romans précédents, Oppel ne tente pas de débusquer un sujet brûlant, de faire un scoop. Il s’intéresse à un problème dont tout le monde a conscience, une conséquence de cette société que l’homme a façonnée et avance sur un terrain glissant, qui pourrait s’apparenter à un enfonçage de portes ouvertes. Ça n’est pas le cas puisqu’il y injecte de la fiction, des personnages aux prises avec leurs propres problèmes. On se prend pourtant à s’interroger, au long de la lecture du roman, ce qu’il aurait pu être si Oppel avait choisi entre les deux sujets évoqués plus haut, se donnant alors l’opportunité de l’approfondir…

 

Jean-Hugues Oppel nous est revenu après une longue absence, reprenant l’intrigue d’un roman de science-fiction jamais publié. On espère que ce retour n’a rien d’éphémère et qu’il arpentera rapidement de nouveaux terrains de fiction ou de plus anciens déjà foulés.

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 14:06

Paul Colize nous revient avec un nouveau roman. Intitulé Un long moment de silence, il est publié, comme le précédent, par La Manufacture des Livres.

Ce roman arrive un an après  Back Up, le dernier ouvrage de l’écrivain, qui a rencontré un succès tant critique que public… On peut imaginer qu’il n’est pas évident d’envisager un roman après celui-là. Mais, pas besoin d’imaginer, il faut lire pour se rassurer, Colize ne s’est pas dissous dans le succès. Il ne s’est pas édulcoré, bien au contraire, cette reconnaissance semble l’avoir encouragé à aller plus loin, à nous offrir un roman encore plus exigeant. Plus dérangeant. Plus personnel.

Après avoir exploré le trafique de tableaux, les années soixante et leur musique, un fait divers, le romancier avance encore, il se coltine à un sujet plus délicat. Il l’affronte et le mêle à un autre tout aussi difficile.

C’est un roman fort, âpre, que ce long moment de silence. Un roman dérangeant.

 

Le personnage principal, celui qui est le moteur de l’intrigue, la raison d’être de l’histoire, est un cousin d’Antoine Lagarde. Un double de l’écrivain. Pas un double fidèle, mais un avatar, un personnage qu’il pourrait être si… Stanislas Un long moment de silence (La manufacture des livres, 2013)Kervyn est l’auteur d’un livre qui explore un attentat commis en 1954 au Caire. Un attentat connu sous le nom de “la tuerie du Caire”. Un attentat dont son père a été l’une des victimes.

Kervyn subit, dans les premières pages, les questions d’un journaliste lors d’une émission télévisée. Il les subit, encouragé en coulisse par son éditeur, Pierre… Toute ressemblance avec une certaine réalité n’est sans doute pas fortuite. Il subit cette émission qui va relancer sa recherche, la remettre en question. Un appel anonyme déclenche ce nouvel élan d’une enquête dans laquelle Kervyn s’est investi depuis des années. Un bouleversement. Kervyn en était arrivé à la conclusion que cette tuerie avait pour cible l’une des victimes mais l’identité de cette victime lui avait échappé.

Ce personnage principal est un chef d’entreprise, une entreprise de hackeurs qu’il dirige tyranniquement, le seul vrai management selon lui. Kervyn est plutôt antipathique, refusant tout affect, tout sentiment. Odieux la plupart du temps, en butte contre tous… Abîmé.

La perte d’un père, la recherche du pourquoi de sa disparition, nous sommes en terrain connu. Ce thème revient régulièrement dans l’œuvre de Colize et confirme la parenté entre Lagarde et Kervyn. Là où Lagarde exerçait une profession proche de celle de l’auteur, Kervyn pratique l’écriture…

 

En parallèle de cette quête de Kervyn, de nos jours, une autre histoire s’imbrique. Une construction qui rappelle celle du Baiser de l’ombre ou encore de Back up.

L’autre histoire court sur le vingtième siècle et plus particulièrement sur sa deuxième moitié, celle de l’après-guerre, de l’après solution finale. Période qui tente de se relever de ce crime effroyable. Cette autre histoire explore les conséquences sur les victimes et nous interroge sur la notion de mal. Il l’explore au travers de la trajectoire de Nathan Katz. Un sentiment de malaise règne dans ces pages. Pour répondre au mal organisé, programmé, une autre organisation se met en place. Une organisation radicale qui poursuit les nazis ayant échappés à la justice, ayant réussi à fuir les procès, et qui se cachent. Une organisation qui les pourchasse et exerce sa propre justice. Radicale. Comme dans d’autres livres de Colize, Le valet de cœur notamment, la notion de vengeance est interrogée. Et l’on n’est pas à l’aise dans son fauteuil en lisant ces pages, en accompagnant cette organisation de tueurs, pas à l’aise dans ses certitudes, questionnant une nouvelle fois nos convictions les plus profondes… Et si ça nous était arrivé ?

Comme le dit Jorge Viñuales, cité par l’auteur : “Au-delà de ce qui peut être pardonné par l’homme, s’étendent les plaines du mal radical, mal qui dépasse aussi tout châtiment humain. […] Que faire alors ? Peut-on envisager de punir ou de pardonner la volonté qui incarne le mal radical ? Peut-on véritablement rendre justice ?

Colize ne nous facilite pas la tâche. Il y a une exigence, il faut s’impliquer, s’interroger, il ne faut pas attendre de lui des réponses toutes faites, rassurantes.

 

Le style de l’écrivain est toujours là, précis. Ironique. La peinture, les voyages, ponctuent toujours l’action.

Les deux histoires imbriquées dans la construction vont bien sûr se révéler liées. Et, au travers de la perte du père, de la recherche du pourquoi de sa disparition, se dessine le portrait d’une mère… Une mère et les événements qui ont forgé son destin.

C’est un roman fort car intime. Un roman qui ménage son suspens mais qui, de mon point de vue, n’est pas le thriller annoncé sur la couverture, il s’agirait plutôt, de nouveau, d’un roman noir. Noir comme l’histoire qui donne sa couleur à notre société.

Paul Colize nous offre une histoire où il s’implique, il se livre, tout en nous forçant à un effort… Un roman exigeant. Troublant et, en définitive, marquant. Un roman qui provoquera des réactions, un roman tout sauf tiède.

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 21:51

Après avoir exploré sur deux années quelques intrigues offertes à l’auteur de roman noir, Manchette s’attaque à une figure du genre, le détective privé. Hommage à ses glorieux aînés d’outre-Atlantique ou même plus proches, Manchette, comme pour les intrigues précédentes, décide d’inscrire son personnage dans le présent.

 

En 1973 paraît le premier des deux romans narrant les aventures d’Eugène Tarpon. Il s’intitule Morgue pleine.

Tarpon est un ancien gendarme devenu enquêteur privé. Le décor est posé en quelques lignes, il vit dans un appartement qui lui sert également de bureau. Son lit, transformé en canapé dans la journée, est dans l’antichambre, son bureau juste à côté et une cuisine complètent le tout. Les w.c. sont sur le palier. Un lieu de vie simple, spartiate, Morgue pleine (Gallimard, 1973)qui est quand même parvenu à lui grignoter ses économies. Tarpon est au plus bas, financièrement, quand l’affaire commence… Nous sommes indiscutablement chez Manchette, les descriptions sont rapides et efficaces et l’intrigue est lancée immédiatement.

Une jeune femme frappe à la porte de l’enquêteur alors qu’il a décidé d’abandonner le métier, elle lui confie que la fille qui partage son appartement vient d’être assassinée. Toutes les preuves sont contre elle, voilà pourquoi elle s’adresse à lui. Mais Tarpon, ex-gendarme, n’exerce pas un métier qui s’occupe de meurtres, il tente de la convaincre de s’adresser à la police et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, elle l’assomme et s’enfuit.

Après avoir constaté lui-même le meurtre, Tarpon est embringué dans une histoire qui le happe. Qui l’emporte de militants d’extrême-gauche en production de films “pour adultes”, de milieu louche en Milieu. Il est épaulé par un journaliste à la retraite, Haymann, et, par la force des choses, par Charlotte Schultz alias Memphis Charles. En quelques jours, sans beaucoup manger ni dormir, il est balloté, filé, en fuite, pris pour cible…

Le style de l’écrivain s’adapte à l’exercice, usant de l’adjectif décalé, de l’ironie désabusée. L’exercice est savoureux et l’intrigue dézingue une nouvelle fois un pan de notre société, les militants bas du front, les gangsters expéditifs et un certain cinéma interlope…

 

Trois ans plus tard, Manchette poursuit les aventures de son privé avec Que d’os !.

Tarpon plonge de nouveau dans une affaire qui ne sent pas bon, épaulé par Jean-Baptiste Haymann et Charlotte Schultz devenue Milrakis.

Sur les conseils de l’OP Coccioli, croisé lors de l’histoire précédente, Marthe Pigot s’adresse à Tarpon pour retrouver sa fille, Philippine, disparue depuis peu… Coccioli a conseillé fortement au privé d’encaisser l’argent et de ne pas Que d'os ! (Gallimard, 1976)chercher la jeune femme, majeure et aveugle. Alors qu’il piétine dans une histoire de détournement de caisse d’une pharmacie par un employé qui se révèle être un joueur, Tarpon s’intéresse malgré tout à l’histoire. Il s’y intéresse d’autant plus que Marthe Pigot est tuée sous ses yeux alors qu’elle a une révélation à lui faire. Nous voilà de nouveau entraînés à la suite de l’ex-gendarme dans une aventure rocambolesque, rythmée, et frayant du côté des bretons, des basques, d’une secte et de flics pourris. Le tout mâtiné de relents de la deuxième guerre mondiale quelques peu nauséabonds. Tout ce qu’il faut pour une histoire prenante quand elle est sous la plume de Manchette.

Nous sommes également ballotés, nous demandant ce qu’il adviendra à la prochaine page, au prochain chapitre, puisque tout est rebondissement. Nous sommes trimballés à la suite du trio dont deux protagonistes n’en finissent pas d’hésiter à former le couple qu’ils sont de toute évidence.

C’est une nouvelle fois savoureux, enlevé et plein d’une certaine vision de la société, cynique, uniquement régie par l’appât du gain. Immorale. C’est indiscutablement du roman noir. Du roman noir de qualité…

 

Après cette exploration d’un personnage incontournable du genre, Manchette va continuer son exploration et nous offrir des romans marquants avant de partir vers d’autres terrains d’écriture.

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 11:42

Un an après être apparu dans le paysage du polar, du roman noir, Manchette enchaîne.

Nous sommes en 1972 et il va publier pas moins de trois romans dans la même année.

 

Il commence avec Ô dingos, ô châteaux.

En ouverture, nous assistons à l’exécution d’un homme par Thompson, tueur professionnel enfin apaisé par la réussite de sa mission. Apaisé au point de pouvoir manger deux choucroutes à la file. Il est ensuite engagé pour tuer un enfant…

Puis, une voiture de luxe emprunte une route qui mène à une demeure reculée. Une demeure qui héberge des personnes mentalement perturbées. L’homme que son chauffeur amène jusque là est un bienfaiteur qui prend sous Ô dingos, ô châteaux ! (Gallimard, 1972)sa coupe ceux qui peuvent sortir et leur offre un emploi. Pour l’heure, il s’agit de Julie Ballanger. Elle est présentée à Michel Hartog qui l’emmène sans attendre hors de l’établissement. Au cours de sa brève visite, il a eu le temps de faire un don généreux et de se montrer agressif et froid.

Julie a été engagée pour prendre soin du neveu d’Hartog, Peter. Elle découvre son nouveau lieu de travail, lieu de vie. Un immeuble rien que pour eux. Elle a tout juste le temps de faire connaissance avec les autres employés, avec son patron, qu’elle et Peter sont victimes d’un enlèvement… Enlèvement qui, bien rapidement, pourrait se transformer en exécution sommaire dont on veut la faire passer pour responsable. Mais elle parvient à s’enfuir et une course-poursuite s’engage entre les tueurs et Julie et l’enfant. Une course-poursuite qui n’évite pas les questions, les pourquoi…

A un rythme soutenu, nous suivons alternativement Julie et ses poursuivants. Poursuivants qui ont des accointances avec la police et autres services officiels, poursuivants menés par Thompson, celui de la séquence d’ouverture. Un Thompson qui, au fur et à mesure que sa mission se transforme en fiasco, voit sa santé se détériorer, incapable d’ingurgiter la moindre nourriture. Un Thompson que ne renierai peut-être pas un autre Thompson…

Le rythme est soutenu et le style de Manchette se révèle une nouvelle fois d’une grande force. Neutre, en retrait, le plus descriptif possible mais ne s’attachant principalement qu’aux actions… Et le grand capital en prend pour son grade, cette absence d’humanité qui habite ceux qui convoitent l’argent et la puissance qu’elle pourrait donner.

 

Manchette poursuit l’année avec Nada.

Il paraît, comme les précédents, à la “série noire” et confirme l’univers que l’écrivain s’est créé en deux romans solos et un en duo. En effet, on y voit revenir le commissaire Goémond, celui qui était apparu dans L’affaire N’Gustro. Un autre clin d’œil nous est fait. Emile Ventrée, que Julie avait croisé lors de sa fuite dans le roman précédent, est de nouveau victime d’un personnage de Manchette. Présenté comme une caricature du vendeur, représentant toujours sur les routes et près à tenter l’aventure avec la première auto-stoppeuse venue, c’est, cette fois, sa résidence secondaire qui subit l’effraction d’un autre personnage en fuite.

Comme pour N’Gustro, nous connaissons dès le premier chapitre le sort réservé à ceux que nous allons suivre Nada (Gallimard, 1972)ensuite. Quelques individus organisés en groupuscule anarchiste se préparent à enlever l’ambassadeur des Etats-Unis. Ils cherchent encore un ou deux associés pour l’action soit possible.

Avec l’arrivée d’Epaulard, convaincu finalement par Buenaventura Diaz, le crime paraît possible et la petite bande s’organise pour cueillir le diplomate lors de sa visite hebdomadaire à un bordel huppé. L’action, qui devait au départ se dérouler en douceur, vire à la violence, avec morts du côté des services de l’ordre ou de sécurité… Pendant que la chasse s’organise, le petit groupe rejoint sa planque à la campagne.

Nous connaissons l’issue du méfait par un gendarme ayant participé à l’assaut de la fermette isolée, un gendarme nommé Poustacrouille. Manchette aime ces noms parfois éloquents. Il aime toujours autant la narration directe, sans fioriture et nous laisse voir l’état d’esprit de ses personnages au travers de leurs actions. Ou de leurs paroles. Il nous offre une galerie de militants désabusés. Certains quittant le navire avant même le début, ne croyant plus à la violence. D’autres en revenant en cours de route. D’autres ayant cessé de croire aux idéaux qui les guidaient jusque là. Le terrorisme politique en prend pour son grade, tout comme le terrorisme étatique, celuis qui ne s’embarrasse de scrupules et exécute plutôt que de s’en remettre à la justice…

C’est noir, direct et toujours aussi prenant.

 

Pour conclure cette année riche en romans publiés, Manchette s’attaque au western (c’est écrit sur la couverture) avec la complicité de B.J. Sussman. Son deuxième roman à quatre mains s’intitule L’homme au boulet rouge… Enfin, roman à quatre main, disons plutôt qu’il s’agit d’un roman de commande dont la trame est fournie par un scénario de Barth Jules Sussman. Scébario qui ne connaîtra pas de passage à l’écran.

L’action se déroule aux Etats-Unis tandis qu’en France, les Versaillais reprennent l’église Saint-Christophe à la Villette. L'homme au boulet rouge (Gallimard, 1972)Elle se déroule principalement dans une plantation du Texas même si quelques escapades nous sont offertes. Une plantation de coton qui emploie des bagnards sur une terre qui sans cet apport à peu de frais ne pourrait exister sur la terre aride où elle se trouve. Potts y croit, le propriétaire, il y croit d’autant plus qu’il base son entreprise sur l’exploitation de main d’œuvre quasiment gratuite. Une main d’œuvre au milieu de laquelle Greene se morfond. Greene qui est là parce qu’il a refusé d’entrer dans l’armée, tant celle du nord que celle du sud. Greene qui revient sur l’exploitation après s’en être évadé une première fois et qui va, de ce fait, devoir traîner derrière lui un boulet rouge. Pruit, chargé de surveiller les prisonniers, n’a pas apprécié la première évasion de Greene dont il a été l’une des victimes. Il apprécie d’autant moins Greene que celui-ci n’a qu’une idée fixe, s’enfuir au Mexique avec Callie, la femme qui le trouble, une prostituée…

Greene va devenir emblématique d’une lutte au sein de l’exploitation, ces travailleurs sans droit, corvéable à merci, qui vont se prendre à revendiquer un peu de considération. Il y a du Germinal dans ce western… Du Germinal et une fin à l’aune de celle que Manchette nous a offert dans trois de ses romans précédents, L’affaire N’Gustro faisant figure d’exception.

Le style de Manchette s’adapte à son sujet, ou peut-être est-il si particulier que tout sujet s’y adapte. Sans s’attarder sur de grands tableaux, l’écrivain nous donne à ressentir le climat, l’atmosphère, au travers de l’illustration de ce qu’ils produisent sur les corps. La sueur, la recherche de l’ombre, les marques des coups… Ce n’est pas une de ses œuvres majeures mais c’est décidément l’œuvre d’un grand romancier.

 

Après deux années à explorer différents sous-genres du polar ou du roman noir, un casse et ses conséquences, une variation sur un fait politique marquant, la traque d’un innocent, l’acte politique démystifié ou le western, Manchette va s’attaquer à la figure incontournable du genre dans lequel il évolue et auquel il impulse un élan nouveau, le détective privé

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 22:53

Octobre, l’automne a encore des relents d’été finissant dans les Hautes Plaines. Le shérif Longmire revient pour sa cinquième aventure… Il arbore les cicatrices des précédents opus, celle sur l’œil, récoltée alors qu’il enquêtait sur le meurtre de Mari Baroja, celle autour du cou, peut-être un vestige de son combat contre Virgil White Buffalo, et son oreille estropiée d’avoir gelé un an plus tôt. En effet, si l’on se fie à la succession des saisons, une année a passé depuis notre rencontre avec le policier du comté d’Absaroka. Et nous allons vivre quelques jours avec lui, passant de l’été automnal finissant à l’hiver frémissant.

Dark Horse est, comme les précédents romans, raconté par le shérif lui-même. Il vient de paraître aux éditions Gallmeister, quatre ans après sa parution aux Etats-Unis. Son titre n’a pas fait l’objet d’un changement en traversant l’Atlantique, juste la suppression de l’article, et ce choix nous est expliqué avant le début du roman par Sophie Aslanides, la traductrice habituelle de la série. L’expression “dark horse” désigne quelqu’un ou quelque chose aux chances ou aux qualités inattendues, insoupçonnées. Quelque chose ou quelqu’un qui avance masqué.

 

En l’occurrence, et même s’il n’est pas le seul, c’est le cas de Longmire. Il enquête sur une affaire de meurtre qui a amené dans sa prison une femme qu’il croit innocente. Intuition. Une affaire qui s’est déroulée dans un autre comté et Dark Horse (Gallmeister, 2013)qui ne devrait pas l’occuper. Mais la femme est hébergée dans sa prison (échange de bon procédé entre comtés) et il est préoccupé. Une femme, de nouveau, celle-ci s’appelle Mary Barsad. Après Mélissa Little Bird, Mari Baroja, Cady, sa fille, et Ho Thi Paquet, voilà que son intuition et son métier le mènent une nouvelle fois dans les pas d’une femme. Une femme et pas mal d’hommes. Longmire avance masqué puisqu’il enquête dans un comté qui n’est pas le sien. Dans un comté où il se fait passer pour un agent d’assurance. Dans un comté qui va nous permettre de le connaître un peu plus car c’est aussi celui de son enfance. Celui dans lequel le ranch de ses parents se situe.

Longmire avance masqué et se méfie de tout et de tous. Wade Parsad est mort dans l’incendie de son ranch. Incendie qu’il avait peut-être lui-même allumé en commençant par l’écurie abritant les chevaux de sa femme. Mais avant que son corps soit carbonisé, il a reçu six balles. Mortelles dès la première. Sa femme est accusée et Longmire a du mal à y croire. Autant que le shérif du comté de Campbell où s’est produit le crime… Il a, en quelque sorte, appelé son voisin à la rescousse. Longmire arrive à Absalom sous couverture. Il interroge ceux qui auraient pu vouloir la mort de Wade Barsad. Et ils sont nombreux. Ils les interrogent tout en arpentant les environs… Mais être sous couverture, y rester, n’est pas si simple. Surtout quand d’autres avancent également masqués…

 

Craig Johnson nous offre un roman prenant. Comme les précédents. Un roman où nous continuons à savourer les atermoiements de Longmire quant à sa vie personnelle, Cady repartie à Philadelphie, Vic continuant à le troubler plus que de raison, Henry Standing Bear veillant… Un roman construit comme le précédent avec des allers et retours vers le passé. Mais cette fois, il s’agit d’un passé immédiat, nous allons et venons entre le présent et la semaine qui l’a précédé, celle qui a fait mûrir le doute.

Nous arpentons également les environs, d’Absalom à la Powder River, en passant par le ranch des parents du shérif et par la Twentymile Butte, une mesa, contrairement à ce que son nom indique… La nature a la part belle, comme souvent. La nature et ceux qui la peuplent, chevaux, chiens, grand-duc et sturnelles. Les humains aussi sont à l’honneur, un vieux cow-boy, un tenancier de bar, les participants à un tournoi de boxe, des agents du FBI, une guatémaltèque et son fils. Et quelques traditions viennent s’ajouter comme le cutting, le reining et d’autres concours autour des chevaux. Et toujours le pouvoir des armes à feu, leur pouvoir et leur histoire, associé ici, notamment aux “buffalo soldiers”, dont j’avais déjà croisé le nom sans réellement savoir à quoi cela faisait référence.

C’est une nouvelle fois un roman d’une grande richesse, avec son personnage principal qui avance lentement, pour éviter les erreurs, les faux pas. Ce qui le sert dans son boulot et le dessert dans sa vie privée… Cette conscience de l’humanité et de ses imperfections.

 

… plus on a affaire avec la loi, moins on y croit. […] A l’image d’une étrange petite religion particulière, la seule chose qui fait que le système fonctionne est précisément la chose dont il vous prive – la foi.

 

Longmire avance et le roman prend son temps pour atteindre un rythme qui nous tient en haleine, chevauchant malgré nous… comme le shérif. Chevauchant finalement avec plaisir.

 

Un roman pour se souvenir, parce que le souvenir est important.

 

Si personne ne se souvenait de vous, est-ce que vous aviez vraiment été là ?

 

Comme pour les précédents, en refermant ce livre, je me dis qu’il va falloir prendre son mal en patience jusqu’au prochain pour retrouver Walter Longmire, Henry Standing Bear, Cady, Vic, le Chien et tous les autres. Tout cet univers si prégnant.

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 21:46

En 1971, paraît dans la “série noire” le premier roman signé Jean-Patrick Manchette. Comme pour d’autres (Oppel, etc…), il n’a pas commis ce roman seul, c’est avec Jean-Pierre Bastid qu’il s’y est attelé. Le livre s’intitule Laissez bronzer les cadavres ! et fleure bon la tradition de la collection.

Il fleure bon la tradition et pourrait apparaître comme un hommage. Il fait tellement penser à d’autres, d’autres ambiances, d’autres auteurs. Il fleure bon l’entrée en littérature, un certain passage obligé, une certaine manière de se conformer aux règles en vigueur. Depuis plus ou moins longtemps. On peut notamment pointer le respect de la règle des trois unités, unité de lieu, de temps et d’action. En effet, tout (ou presque) se déroule au même endroit, un hameau Laissez bronzer les cadavres ! (Gallimard, 1971)perdu dans les environs de Pont-Saint-Esprit, en un jour et autour d’une seule et même action. Ce respect de la règle est sûrement un choix, celui de rendre l’intrigue plus efficace, plus prenante. Celui de se rapprocher d’une écriture cinématographique dont Manchette voulait faire sa spécialité et que Bastid pratiquait déjà depuis quelques années.

Dans le hameau que possède Luce, une “peintresse”, plusieurs personnes sont venues passer leurs vacances, invitées par Luce ou l’un ou l’autre de ses invités. Il y a Max, un écrivain plutôt sur la mauvaise pente, Brisorgueil, le jeune amant de Luce, avocat qui commence à sérieusement l’ennuyer et trois invités de ce défenseur des justiciables… C’est jour de ravitaillement et c’est le tour des trois acolytes de s’y coller, il y a Rhino, gérant d’un restaurant, Gros, son associé et Jeannot, un jeune poète qui déclame de temps en temps dans leur auberge. Sauf que nous découvrons rapidement qu’ils ne sont pas vraiment ce qu’ils annoncent. Ou pas seulement. En effet, ils profitent de leur expédition pour braquer un convoyeur de fond transportant deux cent cinquante kilos d’or. A se partager en quatre puisque Brisorgueil est leur complice.

Alors qu’ils retournent au hameau, espérant s’y terrer pendant que toutes les polices de France et de Navarre traqueront les braqueurs sans pitié, ils ont exécuté tous les convoyeurs de fond, ils prennent en stop deux femmes et un enfant qui se rendent également dans le hameau de Luce. Seulement cette femme, son enfant et sa nurse sont recherché pour avoir soustrait le petit à la garde de son père… Et c’est par là que le malheur arrive. Un gendarme trop zélé, qui a appris les avis de recherche par cœur, invite son acolyte à aller jeter un œil dans le hameau, histoire de vérifier qu’il ne s’agit pas des trois de l’avis de recherche. Sans s’en douter, les deux motards de la marée-chaussée s’engouffrent dans ce qui va ressembler à une bataille rangée… Et c’est tout l’objet du livre, ces quelques heures d’échanges de tir, de combat à main armée, entre l’ordre et les truands, où les alliances vont fluctuer…

Intrigue prenante, efficace, mais surtout exercice de style. On convoque les obligations du genre et on les accommode… Cette histoire de hameau livré à des gangsters, avec quelques innocents au milieu, m’a énormément fait penser aux Loups dans la bergerie de Jean Amila. Comme une variation sur le même thème. C’est moins fouillé socialement, moins approfondi du côté des personnages, que le roman de leur ainé, mais ça en a parfois l’allure…

Bref, avec ce roman, Bastid et Manchette ont fait leurs preuves et vont pouvoir s’aventurer sur d’autres territoires. Les leurs.

 

S’aventurer sur d’autres territoires, c’est ce que Manchette s’empresse de faire. Son roman suivant, cette fois en solo, s’appelle L’affaire N’Gustro et il paraît quasiment à la suite de son duo avec Jean-Pierre Bastid. C’est même, en fait, la publication du premier roman qu’il a soumis aux éditions Gallimard et que la collection “série noire” lui avait demandé de retoucher.

Ce roman nous offre une intrigue résolument ancrée dans le présent. Pas dans l’actualité immédiate mais dans une actualité encore douloureuse, sensible.

D’entrée, un homme, Henri Butron est suicidé par deux exécutants, exécuteurs. Des documents sont retrouvés, embarqués et livrés à un homme dans ce qui ressemble à un manoir. Cet homme, un africain, visiblement important etL'affaire N'Gustro (Gallimard, 1971) ayant du pouvoir va passer la nuit à écouter la bande des confessions de Butron, confessions que ce dernier a enregistrées lui-même dans l’espoir de se sauver…

En même temps que nous lisons l’histoire de ce Butron et son implication dans l’affaire N’Gustro, les échanges entre George Clémenceau Oufiri, ministre du Zimbabwin, et le colonel Jumbo, chef de la police de ce même pays, entrecoupent leur écoute et notre lecture. Butron est un homme qui, dès l’adolescence, a poussé loin la rébellion et qui, ensuite, s’est compromis dans des actions violentes et flirtant avec l’extrême-droite. A force d’actions plus ou moins réfléchies, il fréquente des milieux pas forcément recommandables. Oufiri et Jumbo échangent pour leur part sur leur avenir, sur le coup qu’ils viennent de fomenter et qui pourrait bien leur ouvrir les portes du pouvoir. Complet celui-là.

Manchette n’est plus seulement dans l’exercice de style, il est, en plus, dans le renouvellement du roman noir à la française. Il en propose une évolution, l’inscrivant dans la réalité de l’époque. Et l’y inscrivant avec talent. Car ce roman se lit sans effort, avec plaisir. Et garde ce goût d’ancrage dans une réalité politique, en l’occurrence une variation autour de l’affaire Ben Barka, encore à l’œuvre de nos jours. Il milite et dénonce une certaine façon de penser, à l’extrême, conduisant à une violence aveugle. Il milite et prend position, commettant une œuvre résolument politique. De plus, Manchette est parvenu, avec un sujet inscrit dans une époque, à écrire un roman qui reste, qui marque. Un sujet qui permet au roman noir français de prendre une nouvelle dimension.

Il parvient à nous accrocher avec un style tout en retenu, presque en retrait. Un style précis, neutre, allant à l’essentiel… Prenant. Un style encore recherché aujourd’hui…

 

L’année suivante, en 1972, Manchette poursuit son exploration des codes du polar. Il la poursuit en se les appropriant pour continuer à renouveler le genre, lui donner un nouvel élan…

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 15:16

Il y a bien longtemps que Manchette est sur mes étagères. Bien longtemps qu’il a atterri dans mes mains. Bien avant qu'on en cause sur le net.

Bien longtemps… et il faut un effort de mémoire pour me souvenir de la manière dont il est arrivé jusque là. Il me semble, sans en être sûr, qu’il fait parti de ceux qui sont arrivés chez moi par le cinéma. Manchette se rêvait écrivain pour le cinéma… il est devenu un écrivain adapté par le cinéma. Je sortais des lectures prescrites par l’éducation nationale, il me fallait, comme beaucoup d’élèves lecteurs me trouver de nouvelles sources de conseils littéraires. Truffaut avait déjà pas mal déblayé le terrain, je n’étais pas réfractaire à ce genre dans lequel sévissait monsieur Manchette pour avoir découvert auparavant les goûts littéraires de l’auteur de cinéma, une référence pour moi, humble curieux.

Il devait donc s’agir d’une adaptation d’un roman de Manchette. Pour être franc, je n’en ai pas vu depuis bien longtemps de ces adaptations. Je ne les ai pas toutes vues non plus. En fouillant et farfouillant dans les recoins de ma mémoire, il n’y en a qu’une qui me revient. Celle de Jacques Bral. Avec Jean-François Balmer. L’adaptation de Morgue pleine devenu pour le grand écran Polar. Le héro le plus récurent du romancier (toujours dans mes souvenirs, je suis en cours de relecture), Eugène Tarpon, y est particulièrement bien campé. Je me souviens surtout de l’atmosphère. Un film qui mériterait que je le revois, ne serait-ce que pour vérifier les qualités qui ont permis de me le remémorer tant d’années plus tard.

J’ai découvert par la suite que Manchette aurait pu déjà m’intéresser, m’attirer, dans la foulée des films d’Alain Delon dans lesquels il était impliqué comme, par exemple, Trois hommes à abattre ou Pour la peau d’un flic mettant en scène, pour ce dernier, le même Eugène Tarpon que dans le film de Bral… mais j’avoue qu’ils ne m’ont pas suffisamment plu pour me pousser à chercher qui pouvait avoir imaginé de telles histoires…

Manchette a été l’un des premiers auteurs de roman noir que j’aie lu. Sa relecture récente a confirmé son talent à mes yeux. J’en recause incessamment sous peu.

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